VII- En amorçant la véranda du restaurant, j’aperçus Jesep Bodro. Il était assis derrière une caisse faisant office d’accueil, le tourné aux clients le dos, et le regard sur tout étranger s’amenant.

– Que viens-tu chercher ici, Etienne ? Ce ne sont pas encore les vacances, me cria-t-il… Entre, mon frère! Sois la bienvenue. Tu as bien voyagé ?

– Tout s’est bien passé.

– Viens t’installer, dit-il en me soulageant de ma valise.  Il me présenta une table non occupée : installe-toi là !

Il était toujours jovial. Mais on dirait qu’il a pris des kilos ! Jesep Bodro doit avoir abandonné le karaté. Ses patrons lui apprenaient à lutter. On ne pouvait plus jouer avec lui.

– Je suis venu parce que je viens d’être victime d’une injustice. On a barré mon nom au concours de la police. Mon frère, je ce que j’ai vécu ressemble à de la magie.

– Dis-moi, que s’est-il passé ?

Je lui racontai la situation. Il avait l’air endormi. On eut dit que je l’avais assommé d’un gourdin à la tête. Sauf qu’il secouait la tête pour indiquer qu’il était bien avec moi.

– Attends ! Il faut qu’on te serve quelque chose. Pierrot ! Apporte un bon plat de riz haricot bien saucé pour mon frère. Tu dis que les gens ont coupé ton nom ? Je suis certain que ce ne sont pas les Blancs.

Le lendemain, mon ami me confia la caisse du restaurant.  En très peu de temps j’ai maitrisé le fonctionnement d’un restaurant. Lorsque je parle de restaurant, je fais allusion à ce qui pouvait exister de mieux.

Jesep Bodro était un gentleman. Il avait beaucoup d’habits. Était-ce par manque de temps, je ne peux pas le savoir. Je portais ces habits au point où il se rendit compte quelle erreur il commettait de les négliger. J’avais quelques belles chemises et deux paires de chaussures qu’il affectionnait.

J’ai passé un bon moment avec mon frère, et je vais regagner Douala pour mes études. Il faut terminer l’année et obtenir mon attestation. Après cela, je pourrai retourner à Nkongsamba. Je pourrais à mon tour me lancer dans les affaires.

Je ne vais pas ouvrir un restaurant comme Jesep. Si j’ouvre un collège, ça va marcher. Mais il me faudra la maison et de l’argent pour payer mon assistant et bien d’autres petites charges. Les vacances seront consacrées au recrutement des élèves. Il faudra parcourir Baré,  Loum, Nkongsamba, Bana et Dschang. Aller à la rencontre des parents et les convaincre de m’envoyer leurs enfants. S’ils entrent dans mon école, ils en sortiront deux ans après avec le certificat de secrétaire. Les bureaux en ont besoin. Je le ferai. C’est décidé !

(A suivre)