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SANGMELIMA LE CŒUR DU SUD: « VOUS NE POUVEZ PAS VOUS COMPORTER DE LA SORTE DANS LA PROVINCE DU CHEF DE L’ÉTAT ».

Pour éclairer l’opinion sur l’attitude incompréhensible des autorités administratives et des forces du maintien de l’ordre face à une barbarie autochtone que les allogènes viennent d’essuyer à Sangmélima, le journaliste Jean Bruno Tagne a fait le boulot. Il a eu le génie de fouiller dans ses archives. Il y a sorti un livre : « L’audace d’être différent » publié chez Ifrikiya en 2017 par un certain Abakar Ahamat, ancien préfet et ancien gouverneur de région.

« L’audace d’être différent » est mille et une fois intéressant dans la mesure où il expose les dessous de la préfectorale. Les gens là-je veux dire les sous-préfets, les préfets, les gouverneurs- ne sont pas toujours intérieurement tranquilles comme nous laissent paraitre leurs tenues.

L’épisode que décrit l’extrait du livre de l’ancien préfet devenu gouverneur de régions suffit à justifier le comportement de la police et de l’autorité administrative face à la crise qui vient d’émailler la ville de Sangmélima.

Le récit du préfet de la Mvila, Abakar Ahamat, expose une situation similaire, dans la même région à savoir le Sud, mais plutôt à Ebolowa. Ça se passe en 1992, c’est-à-dire pendant la période où l’opposition servait ses pis-pis au régime de Monsieur Biya. Tu lis ça tu as pitié du préfet. Les zéros l’ont traumatisé.

Les événements de la semaine dernière à Sangmélima ne sont pas nouveaux dans la région. Hélas

Bonne lecture

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La campagne électorale s’était clôturée sans gros soucis, malgré des actes de violence gratuite exercés contre certaines personnalités de l’opposition venues dans le Sud, dans ce cadre. Certains meetings avaient été interrompus, d’autres avaient été interdits par des bandes organisées pour cette sale besogne.

(…) Des personnalités insoupçonnables avaient pourtant tenu une réunion non déclarée et avaient décidé de faire entendre « la voix du Sud » dans le concert de désordre et de contestation qui sévissait ailleurs. Certains en espéraient une gloriole. D’autres en espéraient des retombées politiques, financières ou professionnelles.

Un plan d’action saugrenu avait été échafaudé au cours d’une autre réunion plus restreinte et dont les résolutions avaient été mises en exécution par le maire ENAM MBA SAMUEL.

Celui-ci avait pour mission de transporter, dans son véhicule pick-up de fonction, des voyous drogués et remontés contre les allogènes et de les déposer devant les structures à détruire et à spolier.

Tous les commerces visés étaient ceux des Bamiléké, Bamoun et Haoussa, tous accusés d’avoir supportés les partis de l’opposition SDF, UDC et UNDP. Evidemment, pour eux, tous les Bamouns étaient de l’UDC, tous les Bamiléké du SDF et tous les Haoussa (tous les musulmans, quel que soit leur tribu ou origine) étaient considérés comme militants de l’Undp.

Et c’était malheureusement l’avis partagé par presque tous les officiels gagnés à la cause du désordre savamment organisé.

Même les autorités que nous étions n’étaient pas épargnées de ces soupçons malgré notre dévouement et notre zèle.

Le hasard avait voulu qu’en cette période-là, moi le préfet, nordiste donc haoussa, j’étais taxé d’être de l’Undp.

Mon commandant de la compagnie de gendarmerie, le chef d’escadron Ndam Mama Bayard, était Bamoun et donc de l’UDC.

Mon commissaire de sécurité publique, le commissaire principal Founiapté Mathieu, était Bamiléké, donc SDF.

Seul mon commissaire spécial était de l’Est et donc du RDPC.

Le commandant du GMI, le commissaire de police Assa’a Eric Che, pourtant collaborateur du gouverneur, juste parce que « anglophone » du Sud-Ouest avait été étiqueté SDF et mis dans le même panier que nous.

Pour le préfet, c’était un peu plus difficile, mais pour les autres, une rébellion avait été organisée contre eux au point d’obtenir une désobéissance notoire de leurs éléments.

Durant l’opération de casse et de vol, et ce, au vu et au su de tout le monde et en plein jour, aucune disposition ne pouvait être prise pour y faire face, la rébellion étant manifeste. Notre impuissance était patente, mais pas surprenante pour nous, même si le commun des mortels, n’y comprenant rien, avait pensé que tout le monde était dans le coup.

Comme autorité administrative, j’avais ressenti une grosse honte, ce jour-là, face à ce qui se déroulait et la position des autorités insoupçonnables, supposées nous encadrer et nous aider à stopper ce genre de comportement de voyous.

Tous les effets volés étaient convoyés et cachés au quartier Nko’o ovos avec la résolution de les déplacer dans la nuit.

Ce quartier, situé non loin du théâtre des casses était, majoritairement, habité par des populations autochtones qui, curieusement, avaient accepté de servir de réceptacles desdits objets volés et se constituer receleurs. Avaient-ils reçu des consignes dans ce sens ? Avaient-ils reçu des assurances d’impunités ? Dans ma position, je ne pouvais avoir des réponses, mais les faits étaient restés bien têtus.

Dans la soirée de ce fameux jour du 13 octobre 1992, j’avais décidé, sur initiative et sans compte rendu à la hiérarchie, de regrouper autour de moi, mes collaborateurs de FMO pour une évaluation de la situation et des mesures à prendre pour rétablir l’ordre perturbé. La rencontre du groupe des opposants que nous constituions aux yeux de nos chefs, s’était déroulée sans grosses difficultés et était arrivée à de très bonnes résolutions :

1- instituer un couvre-feu sur la ville d’Ebolowa ;

2- Faire diffuser un communiqué radio informant les populations de cette décision et les inviter à ne pas se hasarder dans la rue ;

3- Organiser un bouclage du quartier repéré comme étant celui ayant servi de cachette à tous les effets volés en journée en vue de récupérer lesdits effets et dont la possession ne pouvait être justifiée. Cette opération de bouclage devait être réalisée avec les quelques éléments restés fidèles et loyaux.

(…) Les patrons qui n’avaient pas réussi à nous joindre la veille, n’avaient pris connaissance de ce qui aveint cours qu’à travers le communiqué radio et, courroucés, ils s’étaient retrouvés le lendemain au cabinet du gouverneur pour une réunion. Vers 9h, alors que notre dispositif avait déjà commencé à faire des fouilles fructueuses, je fus convoqué au cabinet du gouverneur pour une réunion de sécurité.

J’y arrivais à toute vitesse et fus accueilli, dès mon entrée dans la salle par une hostilité indescriptible. Je compris, à la réaction de mon patron que j’étais plutôt à un tribunal.

Non seulement il n’y avait pas de chaise pour moi, en plus, il n’y avait même pas eu la moindre formule de politesse pour m’accueillir.

C’est même le commandant de légion de gendarmerie, un colonel assez flegmatique mais d’une teigneuse ténacité qui « m’alluma » le premier en ces termes et sur un ton martial : « Préfet, que faites-vous là ? C’est de la rébellion ça, monsieur le gouverneur. Je ne vois pas un autre mot pouvant décrire cette attitude. Vous ne pouvez pas vous comporter de la sorte dans la province du chef de l’État. Vous êtes préfet par intérim, je vous le concède, vous un bleu, vous avez un gouverneur expérimenté pour vous tenir la main. Comment pouvez-vous oser un couvre-feu à Ebolowa ? »

Publiée par Yannick Aime Nya sur Mardi 15 octobre 2019

Le chef de service provincial de la sureté national, natif du Sud, ne fit rien d’autre que de me menacer de représailles, puis me qualifiant d’incapable et d’incompétent, il termina par toutes insanités dont il était capable. Le commandant du secteur militaire, un autre natif du département, sous un ton plus modéré mais tout de même accusateur, abonda dans le même sens.

Extrait de Abakar Ahamat, L’Audace d’être différent. Immersion dans les dédales de la préfectorale, Yaoundé, Ifrikiya, 2017.

Disponible à la librairie des Peuples noirs.