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AS’A TELONG à Sinotables : « les gens pensent qu’il faut acheter de belles voitures, construire de belles villas, s’habiller chic pour montrer qu’on a réussi, n’est-ce pas ? »

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AS’A TELONG, connu aussi sous le nom de Justin NAOUSSI, vient de refermer la porte de son académie après trois mois de Spéciales Vacances en Musique. Le spectacle de clôture a eu pour cadre la salle Menu Dibango de l’Alliance Franco-Camerounaise de Dschang, en présence de Monsieur le préfet du département de la Menoua, du délégué départementale des arts et de la culture et plusieurs chefs traditionnels dont Sa Majesté TSIDIE Gabriel, chef supérieur du groupement Bamendou.

A l’issue de cette soirée tenue des mains de maitre par les enfants dont la moyenne d’âge se situe en dessous de 13 ans, notre reporter s’est entretenu avec le promoteur de As’a Telong Music Academy qui, a saisi cette occasion pour nous annoncer l’ouverture de l’Institut de formation professionnelle des arts et de la Culture (IFPAC).

Comment sors-tu de la 12ème édition de « Spéciales Vacances en Musique » organisée par AS’A TELONG MUSIC ACADEMY ?

Les mots me manquent pour traduire exactement ce que je ressens. Je suis tout simplement ému. Tout s’est très bien passé. Et comme moi vous avez constaté que le premier citoyen du département de la Menoua, Monsieur le Préfet en l’occurrence, qui parrainait cette édition est resté jusqu’au bout. Et il a tenu un discours de fin très encourageant qui vient sceller ses actions concrètes en vue de la parfaite organisation de cette fête de la musique.

Cette édition, vous l’aviez placée sous le sceau de la riposte contre la covid-19. Dites-nous pour quoi ?

Effectivement. Parce que notre pays vient de perdre une icône de la musique en la personne de Manu DIBANGO. Manu était un géant de la musique africaine et mondiale. Non seulement cela, mais aussi parce que le contexte social nous impose le confinement. Pour cela nous avons encouragé nos enfants à créer quelques chansons pour pouvoir aider à sauver nos populations.

Mais la particularité de cette 12ème cuvée c’est le répertoire présenté par les apprenants. Manu DIBANGO, André Marie TALLA, Pierre TCHANA, Francis BEBEY, Anne Marie DZIE, Charlotte DIPANDA, Marthe ZAMBO…

Effectivement. Si nous ne faisons attention notre jeunesse va hériter d’un patrimoine empoisonné. Nous avons attiré l’attention de ces enfants afin qu’ils suivent les pas de ces géants. S’ils suivent les pas de Manu DIBANGO, Francis BEBEY, Richard BONA, Sam Fan Thomas, Charlotte DIPANDA, et autres, ils vont perpétuer la grandeur du Cameroun dans le registre de la musique. Nous avons voulu cette orientation afin que ces géants aient des héritiers convaincus.

Que répondrez-vous si le public pense que cette soirée a été conçue pour rendre hommage à Manu DIBANGO ?

Est-ce que l’hommage est mérité ? C’est la question que je lui retournerais. Je vous l’ai dit, ce que nous avons appris aux enfants c’est d’écouter, de comprendre et d’apprendre la musique telle que vécue et exprimée par ces géants-là. Il s’agit d’une orientation pédagogique. Leur capacité d’écoute ne peut pas souffrir d’apprendre Manu DIBANGO. Il y a pas mal de choses que les Camerounais valorisent et qui n’est pas susceptible de nous garantir une place au soleil. Nous voulons que ce patrimoine, que l’héritage de ces sommités-là soit préservé. Vous avez comme moi vécu le spectacle. Nous sommes d’accord que les enfants se sont pas mal débrouillés.

Dites-nous, quels rapports entreteniez-vous avec Manu DIBANGO ?

Manu DIBANGO c’est mon grand-frère, c’était un maître. J’ai joué avec Manu DIBANGO à Lomé, à Cotonou, à Abidjan, à Ouagadougou ; à l’Hôtel Djeuga Palace et au Palais des Congrès à Yaoundé. Ici à Dschang, j’ai eu la grâce que l’Alliance Franco-Camerounaise baptise sa salle de spectacle en son nom. Lorsqu’il m’arrive de tenir la guitare dans cette Salle Manu DIBANGO, je pense toujours à l’esprit de ce géant de la musique.

Qu’avez-vous retenu du contact avec lui ?

Manu DIBANGO était un bosseur, un bosseur, un bosseur, un grand bosseur. Manu DIBANGO a travaillé dur pour se hisser au sommet, et il travaillait dur pour s’y maintenir. L’autre côté de ce géant c’était ce rire sarcastique. C’était un homme extraordinaire.

Nombreux sont ceux qui s’interrogent encore sur ce qu’il a concrètement apporté à la musique camerounaise.

Sur les 100 meilleurs bassistes au monde, 15 au minimum sont des Camerounais. Et presque tous ces 15 sont passés par l’école de Manu DIBANGO. C’est déjà quelque chose de formidable, n’est-ce pas ? Les gens pensent qu’il faut acheter de belles voitures, construire de belles villas, s’habiller chic pour montrer qu’on a réussi, n’est-ce pas ? C’est une erreur grave. En fait Manu DIBANGO a également encadré notre frère Justin BOWEN qui était son pianiste. Il était une lanterne et c’est cette lanterne-là que Justin BOWEN, Petit MANGA, Richard BONA, Guy SANGUE, etc. portent aujourd’hui qu’il n’est plus.

Vous avez abandonné la scène pour la pédagogie. Douze ans après, avez-vous déjà des artistes de talent sur la scène?

Guy WONGANG c’est le batteur de Manu DIBANGO. Allez le vérifier! Guy WONGANG est un produit de l’académie As’a Telong. Le projet de l’académie était encore en gestation, mais j’ai pris et encadré ce jeune dans mon orchestre à Yaoundé. Ayant fait une tournée africaine avec Guy WONGANG qui est un excellent batteur, Manu DIBANGO ne s’est jamais passé de ses services.

Beaucoup d’autres enfants que vous avez encadrés, à l’instar de Joye Sa’a, ont quitté l’académie. Que sont-ils devenus ?

Lorsque le travail n’est pas achevé, il est difficile de pouvoir s’imposer. Je suis dans le regret de dire ici que nous avions juste commencé et ces enfants ont cru qu’ils étaient devenus des stars. Cela ne se passe pas comme ça. Vous avez des adultes à l’académie qui sont depuis près de 10 ans et ils continuent à suivre religieusement les enseignements des maitres. Parce qu’ils ont conscience que l’art n’est pas un jeu. Lorsque je les jetterai sur la scène, le monde les entendra. La jeunesse est impatiente. Elle se laisse manipuler par des « vendeurs d’illusions ». Certains impatients ont eu à convaincre les enfants pour les détourner. Ils sont partis depuis et qu’est-ce qu’ils sont devenus ? Lorsqu’on trahi son école et son maitre… l’ingratitude ne paie pas.


Revenons à la formation des enfants de la 12ème édition de « Spéciales Vacances en Musique ». Comment vous êtes-vous organisé pour le résultat auquel on a assisté ?

Nous ne leur avons pas fait réciter les grands classiques occidentaux comme cela est coutume dans les écoles de musique. Nous les avons aidés à développer d’abord leur sensibilité, en suite leur créativité. Et c’est à travers ces enseignements qu’ils ont pu, à leurs manières, jouer comme vous avez vu ; sans être influencés par qui que ce soit. Sans chercher à impressionner qui que ce soit. Je leur ai appris à écouter Manu, à le comprendre, à le connaître et à le jouer librement comme ils l’ont fait ce soir.

Expliquez-nous la nature de ce spectacle atypique ? Un conteur dont on n’entend la voix, dont on voit l’ombre, mais qui est très exigeants vis-à-vis des enfants !

Cela s’appelle une comédie musicale. Lorsque nous parlons de « Children on the giant’s steps », c’est-à-dire des « enfants sur les pas des géants » il faudrait qu’ils sachent où sont nés Francis BEBEY, Manu DIBANGO, Sam Fan Thomas, André Marie TALLA, Pierre TCHANA, etc. Si vous étiez attentif, ces enfants ont repris Pierre Tchana en contextualisant sa chanson.

Parmi les artistes auxquels l’académie a tendu la main cette année, nous avons André TAKOU SAA. Il n’est pas un musicien mais un metteur en scène !

André TAKOU SAA était le régisseur général de la 12ème édition de Spéciales Vacances en Musique. Compte tenu de son immense talent. André c’est un grand fils du département de la Menoua qui n’était pas bien connu chez soi. Le public de la Menoua a connu Andrée TAKOU SAA à l’occasion du Festival des Causes Nobles en octobre 2019. Il y avait animé un atelier sur l’art performance, et réalisé quelques belles prestations spontanées. Nous étions présents et nous nous sommes dit pourquoi ne pas l’inviter à notre tour afin qu’il essaie de créer un lien affectif avec les petits enfants de la Menoua qui aspirent à la musique.

Dans quelques jours les enfants vont retourner à l’école. Qu’est-ce qu’ils deviennent après « Spéciales Vacances en Musique » ?

Nous n’allons pas les abandonner. Mais ce qu’il est bien de savoir c’est que AS’A TELONG MUSIC ACADEMY a changé de cap. Il est désormais doté d’un Institut de formation professionnelle des arts et de la culture (IFPAC). C’est dans ce cadre que seront désormais dispensées nos formations. Néanmoins, ces enfants reviendront toujours à l’école pour continuer leur formation. Nous ne saurions les abandonner en si bon chemin. Nous souhaitons poursuivre cette formation afin que ceux d’entre eux qui auront effectivement l’envie de devenir musiciens professionnels puissent avoir des bases solides et des arguments techniques appropriés pour s’y lancer le moment venu.

Mais vous avez dit que ceux des enfants qui auront de mauvais résultats à l’école seront radiés de votre académie.

Effectivement, et cela est connu de tous que AS’A TELONG n’accepte pas les enfants qui travaillent mal à l’école. Si vous êtes encore à l’école, vous devez tout faire pour être parmi les meilleurs de votre classe. La musique n’est pas un art qui encourage la délinquance et la paresse. Bien au contraire elle cultive les facultés d’écoute, d’attention. Un enfant qui apprend la musique ne va pas se comporter comme son camarade qui ne l’apprend pas. Depuis 12 ans, nous avons travaillons avec des enfants qui brillent aussi à l’école. Certains sont arrivés ici lorsqu’ils allaient en 6ème, aujourd’hui ils sont à l’Université. Leurs parents sont fiers de la qualité de travail et d’éducation que nous leur inculquons.

Que dites-vous aux parents qui vous ont confié leurs enfants dans le cadre de ce « Spéciales Vacances en Musique » ?

Je leur dirais tout d’abord merci pour la confiance placée d’abord en leurs enfants et ensuite à nous-mêmes. Confier ses enfants à un individu et de surcroit pour la musique qui, à une certaine époque était considérée comme étant le « métier des paresseux, des voyous, des voleurs », et de tout ce qu’il y a d’insensé sur terre c’est dire que les choses ont changé. Telle que vous l’avez constaté ce soir, les parents sont heureux de voir leurs enfants créer. Ils sont contents de constater que la musique fait du bien. Il y en a qui sont venus à l’académie pour nous témoigner des changements de comportements que la musique a apporté à leurs enfants.

L’un des moments les plus inattendus a été cette complicité entre ces enfants, sa majesté le Chef supérieur du groupement Bamendou et vous-même, AS’A TELONG !

Effectivement le chef Bamendou est le gardien des traditions. Mais il a appris aussi à lier le bois au bois. Moi je l’appelle « Roi Philosophe ». Lorsqu’il a décelé en nous cette mission d’encadreur de la jeunesse, il nous a donné son onction. Les enfants l’ont invité à danser le ngou’fô sans savoir qu’il était un bassiste. A la fin de cette danse je lui ai suggéré de jouer quelque chose avec moi et il l’a accepté. Vous avez vu la réaction de la salle. Monsieur le Préfet du département de la Menoua ne s’est pas empêché de monter sur la scène pour saluer ce talent inconnu.

Pour sortir, qu’est-ce que la musique ?

La musique ? C’est l’art d’utiliser les sons. La musique est pleine dans l’univers. La terre est stable à cause du son. On a souvent dit qu’au début était le son, et tout ce que nous faisons est son : nos paroles, nos mouvements sont des sons ; même notre sommeil est rythmé de sons. La musique porte l’univers. En un mot, la musique c’est la vie, la vie c’est la musique.

Propos recueillis par Augustin Roger MOMOKANA