Interview : « Il y a des successeurs qui confisquent tous les biens que papa a laissés : Prince Bophil.

Par Sinotables 20/10/2017

L'artiste musicien PRINCE BOPHIL.jpg

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Prince Bophil est un artiste auteur-compositeur interprète et musicien, comme il aime lui-même se  présenter. Il chante pour la paix et la gaieté. Ses chansons sont en langue yemba, langue parlée dans le département de la Menoua.

Nous ouvrons l’entretien par votre actualité. Qu’est-ce qui meuble l’actualité de l’artiste Prince Bophil ?

L’actualité c’est mon tout nouvel album. Le quatrième. Il est en pleine promotion. Il comprend huit titres et a pour titre « La danse des nobles ».

Parlons-en !

Après les trois premiers albums j’en suis aujourd’hui au quatrième. Mon premier album, « Sunday Mboukeu », m’a révélé au public et m’a en même temps mis en haut, pour parler ainsi. Permettez-moi de vous dire que Sunday mboukeu c’est dimanche jour du grand marché du groupement Baleveng. Beaucoup de nos parents ont rencontré celles qui deviendront leurs femmes et nos mamans un Sunday mboukeu. De nombreux jeunes des générations ainées et de notre  génération ont trouvé leur fiancé le grand jour du marché de Baleveng. Les gens partaient des tous les coins du village et des villes pour venir guetter les jeunes filles et lorsqu’ils avaient qui tapait dans leur yeux, ils se mettaient à enquêter pour savoir qui sont ses parents. C’est comme cela qu’on devait se préparer pour aller demander sa main en fiançailles.

Revenons-en à « La danse des nobles ».

Comme son nom l’indique, on doit danser ses chansons avec un peu plus d’entrain. Il est beaucoup plus pour les responsables. C’est des rythmes entrainants à l’instar du medzon.

Pour quoi restez-vous dans la musique tribale à l’heure où la tendance est aux styles importées à l’instar du hip pop, de la rumba congolaise, du rap, etc. ? Pour quoi ne sortez-vous pas un tant soit peu des rythmes traditionnels de l’Ouest Cameroun ?

Ma musique n’est pas tribale. Il est bien sûr que je chante en yemba. Mais vous constatez que les Douala ont leur musique à Douala, les congolais ont la rumba pas en français mais en lingala. Pourquoi est-ce que je ne chanterais pas en yemba qui est ma langue maternelle ? Regardez jusqu’au rythme : je mets le medzon en musique. Pourquoi les gens pensent-ils qu’on devrait chanter en Douala ou en français ou en anglais ? Nous avons décidé de mettre notre langue en valeur et nous travaillons très dur pour l’imposer comme langue de chanson. Quoiqu’elle soit chantée en yemba, elle évoque des thèmes universels tels l’amour, la paix, l’amitié, la gaieté, l’entente. Ma musique n’est pas tribale.

Qu’est-ce qui vous amène à créer une chanson ?

Ce qui me pousse à composer des nouvelles chansons c’est la vie quotidienne. Je suis quelqu’un de très attentif à tout ce qui se dit ou se fait dans son environnement. Je suis en phase avec mon milieu et c’est ce qui explique les thèmes de mes chansons. Mon vécu quotidien m’inspire. Il suffit de vivre une situation en journée pour la transformer en chanson le soir.

Qu’est-ce qui justifie votre séjour dans la Menoua en milieu de semaine ?

Nous sommes venus ici pour accompagner sa majesté Tetakeua II à sa cérémonie de prestation de serment en qualité d’Officier de l’Etat Civil du Centre secondaire de Balekouet, c’est dans le groupement Baleveng.

Parlons de votre rencontre avec la musique.

Je peux vous dire que je suis né avec la musique. Je suis né artiste, comme j’ai pris la peine de le préciser dans mon nouvel album « La danse des nobles ». Déjà tout gamin j’avais une vie de fredonneur de chansons. Je me rappelle, à l’époque, tandis que mes amis tapaient dans le ballon, j’étais plutôt concentré sur les chansons que j’imitais ou essaie de créer. Il suffisait qu’un ami m’énerve pour que je trouve l’occasion de lui consacrer une chanson. Et dès que je fredonnais une chanson, toute monde la reprenait, y compris à l’école.

Vous avez déjà quatre albums sur le marché. Lorsque vous regardez le parcours vous dites quoi, quelles leçons peut-on retenir de ce parcours ?

En dehors de « Sunday Mbokeu » qui m’a beaucoup donné, les autres n’ont pas tenu la promesse des fleurs. Mon plus gros cachet de musicien, ce n’est pas un Baleveng qui me l’a payé. Même « Sunday Mbokeu » qui a fait le tour du monde, c’est un Bangangté qui a sponsorisé le clip.  Pourtant tous les Baleveng l’ont aimé et l’aiment encore. Il y a quand même quelques élites qui font exception et vous me permettrez d’en citer quelques noms qui me viennent dans la tête : le grand-frère Tedou Joseph directeur de l’Institut National de la Statistique, Sa Majesté Tetakua II. Ils sont très peu qui ont fait ça à Baleveng. Quand tu vas voir un Baleveng pour lui présenter ton projet, il se comporte à ton égard comme si tu es un mendiant. Voilà ce qui m’a fait ne plus aller vers l’autre pour chercher la production ou la promotion de mon album. Peut-être que je n’ai frappé qu’aux portes de la déception, j’ai enfin pris la ferme résolution de m’autoproduire.

Et votre carrière d’artiste avance ?

Bien sûr. Prince Bophil n’a pas de producteur. C’est moi qui mets de mon argent dans la musique. Je ne veux pas avoir des maux de tête.

Comment est-ce qu’il se passe le processus de mis au monde d’un album comme celui que vous avez en vue en ce moment ?

Prince Bophil pourrait entrer en studio tous les trois mois, pour en sortir avec un album de 10 titres. Je suis un artiste-né. Mais comme vous savez, l’important n’est pas de sortir un album tous les jours. Car le plus dur c’est aussi de faire connaître votre album au public. Et cela ne se fait pas sans argent. Lorsque je mets un album sur le marché, je dois attendre deux à trois ans avant d’entreprendre la sortie d’un nouvel album.

Mais vous avez un nouvel album sur le marché et vous préparez déjà un single. N’est-ce pas  vous contredire ?

Un single n’a rien à voir avec un album. Le single, comme son nom l’indique, est un titre solo. Et un single peut être sorti à n’importe quel moment, ça dépend. Je vous ai dit que le single en question a trait à la fin d’année.

Quel est le titre phare de votre dernier album que vous avez voulu mettre en exergue ?

Il s’agit de « La danse des nobles ». A un certain âge, quand vous dansez, vous le faites avec beaucoup de majesté et de rigueur. Vous imaginez quelqu’un dans sa grande tenue d’apparat entrain de swinger au rythme de « la danse des nobles ».  C’est excitant. Mais cette fois-ci le rythme est un peu métissé, afin d’intéresser le maximum de personnes possible.

Combien demandez-vous pour une cérémonie comme celle d’aujourd’hui ?

Cela dépend. Il y a des contacts qui,  comme lui, vous appellent le matin pour une animation et vous ne lui demanderez plus de payer à l’avance votre cachet, avant de vous déplacer, soit parce que vous êtes en parfait accord avec lui, soit parce que c’est quelqu’un qui sait vous rétribuer en fonction de votre personnalité et à la mesure de votre réputation. Il en est conscient. Il sait pourquoi tu dois venir chanter. Pour « certains, c’est viens chanter, on verra ». Le genre-là, parfois avant que tu as fini de chanter il a disparu et tu ne le verras plus de sitôt. Tu vas rentrer comme tu es venu. Et si le public ne t’a pas « farroté », c’est tant pis pour toi.

Quel est le thème dominant de vos chansons ?

C’est la paix. Moi, je suis un homme de paix. Aujourd’hui, dans toutes les concessions où le père est décédé, vous avez toujours des discordes, des déchirements. On ne sait pas trop pourquoi. Mais dans ces familles les conflits font leur nid et la vie parfois devient difficile et quasi impossible pour certains. Je fais comprendre aux uns et aux autres que nous sommes poussière et nous allons retourner à la terre. Ça ne sert à rien de s’entretuer pour les choses de ce monde. Il y a des successeurs qui confisquent tous les biens que papa a laissés alors qu’on devrait se les partager et poursuivre la vie de fraternité paisible, comme si papa était encore présent. Parce que papa qui est parti, même s’il avait 1000 hectares, il vous les a laissés. Il n’a rien emporté avec lui.

Tu as commis un titre justement où le personnage de Maurice subit toutes tes foudres. C’était quoi cette fusillade ?

Je croyais, en composant cette chanson, que je m’adressais à mon Maurice. Mais je me suis rendu compte que le message est passé et est allé très loin. Les Maurice sont si nombreux que vous ne pouvez l’imaginer. Dans chaque concession il y a un Maurice. Parce que les gens qui m’ont approché pour me demander : « comment as-tu su que nous faisons face à ce problème ? » Je passais le message à quelqu’un que je connais bien, et il s’est avéré que chaque famille a son Maurice. Et mon message a Sali toute la région de l’Ouest. Mais en fait, il s’agissait d’une interpellation, il s’agissait de secouer Maurice afin qu’il puisse changer de cap pour éviter la déperdition dans laquelle il est entrain de sombrer fatalement.

Quel est l’agenda de Prince Bophil alors que nous tendons pratiquement vers la fin de l’année ?

Je prépare un single pour la fin d’année. Je préfère ne pas vous en dire plus. Il y a certes ce single, mais savez que ma fin d’année a toujours été ponctuée par des nombreux spectacles publics et privés. Bientôt l’agenda sera dévoilé.

Bientôt signifie quand exactement ?

Vous savez, l’agenda n’est pas encore bouclé. Nous enregistrons encore des offres de spectacles pour les fêtes de Fin d’année. Une fois qu’on aura atteint le seul attendu, on va communiquer le programme des spectacles, pour ne plus avoir à enregistrer des nouvelles demandes.

Y aura-t-il un spectacle public dans la Menoua, cette fois-ci ?

Je me suis rendu à l’évidence que nul n’est prophète chez soi. Dans la Menoua, généralement, les élites qui s’intéressent à la promotion culturelle, font plutôt appel aux côtiers ou aux artistes d’autres aires culturelles à qui ils paient  parfois des cachets mirobolants.  Par contre lorsqu’elles sollicitent un fils du terroir elles vous disent « tu vas monter sur scène et on va te farroter ». C’est ça l’esprit de notre élite qui s’intéresse au show business. Avec ça vous pensez que vous verrez un artiste venir en concert à Dschang s’il n’a pas un mécène ou un sponsor professionnel ? Prince Bophil n’a pas faim pour se livrer à ce type de contrat.  Je ne suis pas la musique par occasionnellement. J’y suis parce qu’il s’agit d’une passion, une réelle passion.

Vous êtes invité sur la même scène avec des artistes tels Longuè Longuè, pour prendre son exemple. Ce dernier a perçu un gros cachet, et vous  vous naviguez sur des promesses. Et cela s’est souvent répété. Autant ne plus céder à ce genre d’insultes. Autant ne plus prêter le flanc à ces « grands promoteurs événementiels » qui pensent, parce que vous êtes un fils du terroir, ils peuvent disposer de vous comme ils entendent.

Vous êtes musicien et vous n’avez pas faim. Comment faites-vous donc pour ne pas avoir faim ?

Avant d’être musicien je suis un chaudronnier. Je fais dans la soudure. Je fais dans le fer forgé. C’est cela qui donne à Prince Bophil de l’argent dont une partie est injectée dans la musique. Je suis mon propre promoteur.

Propos recueillis par Augustin Roger MOMOKANA




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