Interview : « J’étais un maître des parents, et gagnais à ce titre un salaire mensuel de 2500 F cfa » : Sazang Etienne

Par Sinotables 20/02/2017

MM  ZANGUE Lucas et SAZANG Etienne, deux enseignants pionniers de l'Ecole publique de Tchuéza.jpg

MM ZANGUE Lucas et SAZANG Etienne, deux enseignants pionniers de l'Ecole publique de Tchuéza.jpg


C’est dans les années 70 que, à l’initiative des notables Moka, Fotio et Fossazou, l’école des parents de Tchuéza-Baleveng a été construite.  Sazang Etienne, le  superviseur (une espèce de directeur de cette école) s’est livré à notre journal. Il évoque ses souvenirs de cette école dont  a participé à la mise en place, avant d’abandonner quelques années après pour devenir moniteur agricole pour le compte de l’UCCAO (Union centrale des coopératives agricoles de l’Ouest).

Commençons par le début du commencement. Dans quelles circonstances devenez-vous maitre à l’Ecole de Tchuéza ?

Les débuts de ce qui deviendra l’école publique de Tchuéza sont ailleurs. En effet, tout part d’une classe (sorte d’école maternelle) ouverte chez Foguité à Sa’a  par un maître volontaire  bénévole communément appelé Dania teacher Saa. Les notables du coin y découvrirent alors les vertus de l’éduction et ont par conséquent décidé de créer une école primaire pour leurs enfants.

Faute de terrain pour construire cette école ces chefs de quartiers : Moka, Fossazou, Mozap et Fotio  se sont mobilisés pour trouver le terrain à l’emplacement actuel. Il s’agit en réalité d’un terrain entre les trois quartiers : Tchuéza I Moka, Tchueza II Mozap et Saa.

L’école pour laquelle Moka a sollicité mon concours a ouvert effectivement ses portes  à la rentrée scolaire 1974-1975. Mais je dois préciser que c’est une année plus tôt que mon ami Zangué Lucas (Foleng) et moi-même avions été contactés et courtisés pour lui apporter la mettre sur les rails.  

Comment s’est faite concrètement votre intégration ?

Lorsque j’ai accepté de m’engager, ils se sont réunis et ont cotisé de l’argent nécessaire à l’achat du matériel pédagogique des trois enseignants que nous étions. Ensemble, nous nous sommes donc rendus au marché de Bangang pour acheter quelques livres, des cahiers de préparation, etc. pour les trois enseignants de l’école, à savoir la SIL, le CP et le CEI. Je le faisais en ma qualité de directeur de cette école.

Je devrais préciser qu’à l’époque, j’étais aussi revendeur de livres scolaires d’occasion.

Qui étaient vos autres collègues enseignants dans cette nouvelle aventure ?

Zangué Lucas (Foleng) était chargé de tenir la SIL, Fofié Pierre (Massa Tom) le CP, et moi-même Sazang Etienne (Teacher Etiè) le CEI.

Pour l’année scolaire 1975-1976 nous avons construit trois nouvelles salles de classe. Ce qui a permis le recrutement de trois nouveaux enseignants.  Et je suis monté au CE2 avec mes élèves admis en classe supérieure. Fofié Pierre est monté avec les siens au CEI et Zangué Lucas a été maintenu à la SIL.

La même année nous avons constitué, avec l’aide d’une élite, le dossier de reconnaissance que nous avons porté auprès de Monsieur Kinkeu Thomas (paix à son âme) alors Inspecteur de l’Education nationale de la Menoua à Dschang. Mais c’est en 1978 que l’Etat a reconnu l’existence de l’Ecole de Tchuéza qui est alors passée de l’école des parents à l’école publique. Comme signe de cette reconnaissance l’Etat nous a envoyé M. Zeufack Bernard  (un Foréké-Dschang) comme directeur de cette école.  En 1979, il a été remplacé par Cheutsa Jean, un fils de Fossong Watcheng. Puis en 1980, Eyada Mvogo Jacques (il est encore en vie)  est arrivé et est resté en poste jusqu’en 1984. Pour ma part, j’ai quitté cette école en 1981.

Pourquoi partez-vous et où?

Ici j’étais un maître des parents, et gagnais à ce titre un salaire mensuel de 2500 F cfa. J’ai trouvé une opportunité plus rentable ailleurs et je suis parti. En effet, l’UCCAO recrutait des volontaires pour être formés comme moniteurs agricoles. Je ne pouvais donc pas rester insensible à une opportunité aussi alléchante.

Et l’UCCAO a changé votre vie ?

Bien sûr que oui. J’ai commencé avec un salaire de 15000 F cfa pour finir avec 75000 F cfa. A l’époque je n’étais pas n’importe qui hein.

En 1984, je suis revenu à l’Ecole publique de Tchuéza comme président de l’association des parents d’élèves (APE). Un poste que j’ai occupé pendant 20 ans, avant de passer la main à quelqu’un d’autre. Depuis, les parents ont fait de moi le président d’honneur de l’APE de cette école.

Quel regard portez-vous sur cette école que vous avez contribuée à mettre en place ?

Les années fastes de l’école publique de Tchuéza sont bien loin derrière nous. L’école a perdu de son aura d’antan. Malgré le fait que certains de nos élèves comptent aujourd’hui parmi les personnalités respectables de notre pays. Je peux vous citer en exemple l’actuel délégué régional du ministère de l’Agriculture et du développement rural pour la région de l’Ouest M. Metenou Paul. Nous avons plusieurs proviseurs, de nombreux censeurs et surveillants généraux de lycées à travers le pays.

Vos meilleurs produits sont tous dans la fonction publique?

Non ! Il y a des hommes d’affaires à l’instar de Moho Man One Kembeng Nanfa Paul Kadafi. Il a fait son école primaire à l’Ecole publique de Tchuéza et de temps en temps il s’efforce pour lui apporter un soutien. Ces trois dernières années,  Moho Man One est le plus grand contributeur pour la distribution des prix de fin d’année aux enfants. Je voudrais d’ailleurs saisir l’opportunité que vous m’offrez pour lui exprimer la gratitude des parents que nous sommes pour le bienfait.

Par la même occasion, je voudrais dire que si tous les anciens élèves de cette école pouvaient se souvenir de ce moule qui a contribué à les façonner pour en faire les citoyens honorables qu’ils sont aujourd’hui, nul ne doute que l’école serait mieux portante.  Aucun grand homme ne peut accepter de voir la mamelle qui l’a nourri mourir. Pour cela, je leur demande de se mobiliser pour soutenir cette école afin qu’elle continue à former leurs cadets, leurs enfants.

Nous reconnaissons  et imaginons la contribution  et l’impact d’une association d’anciens élèves sur la vie de l’établissement scolaire. Pour quoi est-ce que ce qui se fait ailleurs ne se ferait-il pas à Tchuéza ? C’est un appel que je lance à tous les anciens élèves de cette école. Ils savent quels sacrifices nous avons consentis en notre temps pour que cette école existe et continue d’exister. A leur tour de faire ce qui est nécessaire pour qu’elle ne meurt pas. 

Vous dites que l’école est sur une pente raide. Qu’est-ce qui justifie cette situation critique ?

L’école manque d’enseignants. Quelle que soit la beauté de la maison, s’il n’y a pas une femme pour l’habiter, elle va finir par tomber en ruines. C’est pour dire qu’aucune école ne peut mieux se porter si elle manque d’enseignant. Je les supplie de se mettre ensemble pour penser l’avenir de cette école qui, malgré le fait qu’elle soit progressivement reconstruite par l’Etat du Cameroun, manque cruellement d’enseignant. Ce qui a pour conséquence son dépeuplement au profit des écoles voisines de Tchuélekouet-Bangang, Megnè et Banza. 

Le problème de votre école, c’est l’absence d’enseignants qualifiés !

Comme je l’ai déjà dit, l’école manque d’enseignants qualifiés. Avant, l’école publique de Tchuéza était bien doté en la matière. Il me souvient qu’à une certaine époque, celle dite faste, notre école a compté cinq maîtres  qualifiés. Les résultats étaient concrets. Puis vint un jour, et le gouvernement a commencé à muter les enseignants sans procéder à leur remplacement. Si bien qu’aujourd’hui on se contente du seul  directeur. Les parents sont obligés de faire des pieds et des mains pour recruter des vacataires. On lutte pour que l’école ne ferme pas. Nous sommes passés d’un effectif de plus de 500 élèves à moins de 200 élèves. Ce qui n’est pas de bon augure pour notre école pourtant située au cœur de trois quartiers bien peuplés.  

Votre mot de fin !

Je vous remercie de l’opportunité que vous nous avez donnée de parler de notre école, l’école publique de Tchuéza, à Baleveng. Généralement nous voyons ce type d’opportunité ailleurs. Pour cela nous pensons que votre journal va porter notre message aussi loin que possible, afin qu’il puisse toucher les autorités qui affectent les enseignants,  nos anciens élèves et toutes les bonnes volontés.

Propos recueillis par Augustin Roger MOMOKANA




Par Sinotables 20/02/2017
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