Dschang : les leçons à tirer de l’accident mortel de la falaise.

Dschang, ma ville natale, est en deuil ; tout le Cameroun est en deuil suite à l’accident mortel qui a eu lieu cette nuit sur la célèbre falaise.

Quand on aime cette ville comme moi ; quand on ne supporte de voir de la peine sur les visages, on est meurtri par ce qui s’est passé.

Mais une fois le choc passé, je ne me résigne pas à accepter un tel drame comme l’expression de la fatalité. Nous raisonnons ainsi depuis des années et les drames s’accumulent alors qu’à y regarder de plus près, il y a moyens sinon d’éradiquer le phénomène, du moins de l’atténuer.

Il y a 50 années environ, j’ai accompagné pour la première fois mon père sur ce chemin dangereux, pour aller dans sa plantation du riz. Pendant les vacances, nous y allions 6 jours par semaine : je connais par conséquent la zone et je vais essayer, au-delà du drame actuel, d’expliquer ce type d’accident.

C’est en plus un cas d’école pour nos jeunes et nos futurs dirigeants qui doivent étudier et théoriser des solutions afin d’éviter de telles situations à l’avenir.

LA RESPONSABILITÉ DES POUVOIRS PUBLICS

1- L’absence de pompiers
Quand on voit la puissance de l’incendie, on peut quand même se dire que même avec des pompiers compétents, il eut été impossible de sauver des vies. Mais le fait que le feu ait perduré aussi longtemps montre une défaillance totale de notre pays en la matière parce que partout, dans ce pays, ce feu ne se serait éteint que par lui-même.

Lorsqu’il y a un incident qui nécessite l’intervention des pompiers dans la Menoua, il faut attendre l’intervention des secours venus de l’aéroport de Bamougoum, à presque une heure de route : est-ce normal ?

Il y a quelques années, un jeune homme d’affaires et une jeune étudiante s’étaient dans la nuit, retrouvés dans le lac municipal sans qu’on ne sache exactement comment. Les pompiers de Bamougoum sont arrivés presque 48 heures plus tard pour retirer les corps emprisonnés dans la carcasse du véhicule.

La situation était la même sous le régime d’Ahidjo. Ma mère, responsable de l’escale Camair dans la Menoua, s’était offusquée à plusieurs reprises du fait que l’aérodrome de Dschang ne dispose ni d’un service de pompier ni d’un extincteur bien dimensionné. Comme à cette époque on savait régler les problèmes, elle avait été entendue et l’Asecna y avait installée cet important instrument.

2- Le permis de conduire

Autrefois, le permis de conduire était un véritable diplôme et l’obtenir n’était pas facile. Ces dernières années, qui peut m’expliquer comment on fait pour obtenir le permis de poids lourds ou celui nécessaire pour conduire des véhicules en commun alors qu’aucune auto-école ne dispose de ces types de véhicules ?

Tout le monde sait, nos dirigeants en premiers, que ce morceau de papier ne vaut rien tant une corruption endémique lui a retiré toute valeur.

3- Une police corrompue et tribalisée

C’est sans aucun doute l’axe où la corruption sévit le plus au Cameroun. Ceci tient à la nature même de l’homme bamiléké étonnamment dynamique dans divers domaines, mais étrangement couard devant les autorités.

Prenez cette route à partir de jeudi et vous constaterez qu’il n’y a pas 30 km en moyenne sans contrôle routier et tous les responsables desdits contrôles ont les « mêmes noms ». Il n’y aurait pas de problème s’ils étaient là pour remplir la mission que la nation leur confie : en réalité l’objectif est de “faire les poches” des bamilékés avec une extrême arrogance et un mépris certain. Moralité, toute sorte de cercueils roulants circule sur cet axe avec les conséquences qu’on sait.

On peut se demander, dans le cas qui nous intéresse, si le chargement de carburant était légal ; si les policiers ou les gendarmes ont contrôlé ce camion…

4- L’absence de signalisations
Mon père et moi allions à la plantation entre 4 et 5 heures du matin. Tous ceux qui connaissent ce chemin tortueux savent qu’un brouillard à « couper à la hache » gêne les conducteurs à ces heures-là. Je me souviens que parfois, mon père faisait descendre le « motoboy » qui nous précédait à pied en « ouvrant » le chemin.

50 années plus tard, la route est bitumée et une fois les signalisations effacées, la conduite est encore plus dangereuse que par le passé à cause de la vitesse des véhicules qu’autorise un meilleur revêtement de la chaussée.

5- Des camions en panne sur la chaussée

Je mets au défi quiconque de se déplacer sur Dschang ou tout simplement de passer par cette falaise sans trouver un gros porteur en panne sur la chaussée étroite.

Dans n’importe quel pays du monde, les pouvoirs publics auraient pris des mesures dont par exemple de remorquer ces véhicules jusqu’en ville aux frais des propriétaires.

En ne faisant rien, cette montée dangereuse est une espèce de garage à ciel ouvert et les véhicules réparés abandonnent sur la route des pierres ayant servies pour « caler » les véhicules et surtout, plus mortelle, de l’huile de moteur.

6- L’axe Melong – Bafoussam longtemps abandonné par les pouvoirs publics

En laissant se dégrader pendant des années, au-delà de tout bon sens la route entre Melong et Bafoussam, les pouvoirs publics ont fait de cette falaise le passage obligé vers le Nord-Ouest, le Noun, les Bamboutos, la Menoua. Paradoxalement, rien n’a été entrepris en ce qui concerne la sécurité.

L’ETAT DE LA ROUTE

La route Douala-Dschang est globalement en mauvais état ; mais il faut rendre justice aux pouvoirs publics en reconnaissant que les 10 km de la montée de la falaise sont en bon état.

J’ai vécu dans les Pyrénées en France au relief similaire et je puis dire que les routes nationales n’y sont pas meilleures.

Les problèmes me semblent ailleurs, du moins dans cette zone accidentogène.

LA RESPONSABILITÉ DES PATRONS DE COMPAGNIES DE TRANSPORT.

– L’appât du gain pousse à de comportements inacceptables. Avant d’entrer dans le vif du sujet, il faudrait que l’on m’explique pourquoi on paye très souvent plus cher le voyage de Douala vers Dschang, que de Douala vers Foumban qui nécessite plus d’1h30 de route en plus.

Cela dit, il faut reconnaître, que par rapport aux voitures se déplaçant vers Foumban, ceux de Dschang souffrent d’un déficit de qualité : le constater ne vise à provoquer personne.

– Les patrons, sans doute pour maximiser les rotations, se sont lancés dans les voyages de nuit pendant lesquels les accidents les plus dangereux ont lieu
– Ils imposent aux chauffeurs des cadences infernales : il y a quelques années, j’ai loué un car de transports pour mes collaborateurs qui se déplaçaient sur Dschang à l’occasion d’un festival. Grande a été ma surprise de constater que le chauffeur au volant du véhicule en provenance de Dschang était le même que celui qui allait les conduire. Il a fallu que j’intervienne violemment pour qu’on le change.

– Les chauffeurs ont des permis douteux et les patrons le savent : pourtant, ils n’organisent aucun recyclage.

– Ils savent aussi que la plupart de leurs chauffeurs utilisent des produits dopants et ne font rien pour organiser des contrôles stricts

LA RESPONSABILITÉ DES CHAUFFEURS

En obtenant frauduleusement des permis de conduire, ils ignorent qu’ils n’obtiennent en réalité qu’un « permis de tuer » ou leur propre « permis d’inhumer » par avance. Il faudrait qu’on arrive à leur faire comprendre leur importance dans la société: importance qui nécessite une formation sérieuse afin d’être apte à accomplir leur délicate mission.

La vitesse avec laquelle camions et cars de passagers descendent cette falaise est proprement scandaleuse. Bien formés, ces conducteurs concluraient d’eux-mêmes à l’impossibilité de freiner à temps sur une route aussi sinueuse, aux pentes raides à 10% et des ravins parfois des deux côtés.

Plus grave, parfois ils travaillent pour plusieurs compagnies car sont payés par rotation : un aller vers Douala pour une compagnie, un retour immédiat pour une autre…ce n’est pas tenable. C’est pourquoi un illuminé qui parait fou fait de bonnes affaires à la sortie de Njombé en vendant du cannabis à ces chauffeurs, au nez et à la barbe des pouvoirs publics.

Voilà quelques informations que je voulais partager avec vous. Ne me parlez pas de fatalité quand il y a moyen, comme d’autres l’ont fait, d’atténuer ce phénomène qui nous fait pleurer tout le temps.

Autrefois, au carrefour Bamougoum qui sur l’axe Dschang Bafoussam se terminait en T, des accidents mortels avaient lieu tout le temps. Depuis que la monticule de terre a disparu, combien d’accidents a-t-on enregistré là-bas ?

Benjamin ZEBAZE