Pitchou Matouasilua Menayeto à Sinotables : «Nos pays regorgent de beaucoup de héros qui sont dans l’anonymat.»

Publié le 18 Fév 2022 par SINOTABLES

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Pitchou MATOUASILUA MENAYETO, le co-auteur et producteur du film documentaire « Mama Muilu la résistance » vient de séjourner à Dschang dans le cadre de la 8ème édition du Festival International du Film Educatif encore appelé Festival Komane.

« Mama Muilu » dont la projection a eu lieu à Bruxelles, en Belgique, le 21 octobre 2021, sort officiellement en mars prochain à Kinshasa, République Démocratique du Congo.

Notre reporter s’est entretenu avec Pitchou MATOUASILUA MENAYETO dont le film a soulevé une averse de passion pour une cette héroïne méconnue. D’ailleurs, le Komane Spécial du Jury lui a été attribué.

Dites-nous, qui est Pitchou MATOUASILUA MENAYETO?

Je suis Pitchou MATOUASILUA MENAYETO. Je suis l’auteur et le producteur du film «Mama Muilu la résistante ». Il s’agit d’un film documentaire sur la vie de Mama MUILU, la femme de Simon KIMBANGU, qui est une grande résistante africaine. Je suis par ailleurs le président de l’asbl PENSONS BERCAIL. Cette association a d’ailleurs remis un important d’effets vestimentaires aux pensionnaires de l’orphelinat CIBAEEVA.

Vous êtes à Dschang pour la 8e édition du Festival International du Film Educatif. Comment vivez-vous ce festival ?

Mais je suis très impressionné par l’organisation. C’est vrai que je ne connaissais pas ce festival avant, que mon film soit retenu. C’est donc la première fois que je viens à ce festival. Je ne m’attendais pas à une telle organisation, à un tel engagement autant du Ministère des Arts et de la Culture du Cameroun et des acteurs eux-mêmes. Donc je trouve pas mal d’intérêt dans ce Festival Komane. C’est très positif, et aussi les contacts que j’ai eus des réalisateurs, des producteurs et des acteurs, depuis que je suis ici me vont tout droit au cœur. J’en suis très flatté.

Parlons du film pour lequel vous avez été retenu à ce Festival Komane.

« Mama MUILU la résistante » est le résultat d’un examen que nous nous sommes donnés, mon coscénariste et moi-même. Nous avons écrit le film à deux. Vous avez un co-auteur qui réside à Paris. Il s’appelle Blanchard MBELOLO. On a échangé, on a essayé de voir l’œuvre de l’église kimbanguiste comme ça se présente aujourd’hui, on a regardé comment l’église elle-même présente Mama MUILU. C’est ainsi que nous avons remarqué qu’il n’y a pas de compatibilité entre ce qu’elle a fait et ce qu’on pense d’elle. L’église la considère comme une personne qui n’a fait que subir, qui ne faisait que pleurer puisqu’elle a subi des fessées. Mais nous nous sommes dit qu’elle était une femme forte parce qu’elle a tenu tête colons pour qu’on arrive au résultat que nous connaissons aujourd’hui et qui est la renommée de cette église.

Comment s’est faites la recherche et où ?

Nous avons engagé des discussions avec les membres de sa famille, notamment avec ses petits-enfants, et ils ont compris notre concept. Et ils nous ont donnés le quitus pour notre film. Nous avons écrit le scénario et commencé par une version théâtrale que nous avons montée et présentée en Belgique. Cette version a été interprétée par quatre acteurs dont moi-même, mon co-auteur. Il y a même une Camerounaise qui a joué dans cette version théâtrale. Elle s’appelle Suzanne Mireille BISSO. D’ailleurs je vais profiter de mon séjour au Cameroun pour rencontrer sa famille qui vit à Yaoundé.
Lorsque je suis rentré au Congo, je me suis dit que nous pouvions mettre cela sous la forme cinématographie, et c’est comme cela que nous sommes entré en contact avec les professionnels du cinéma pour que nous puissions faire la conversion de notre pièce théâtrale en film.


Comment est-ce que le public des cinéphiles congolais a accueilli cette éclatante production ?

Nous avons présenté ce film au Congo une seule fois et le public en est très content. La sortie officielle a eu lieu le 22 octobre en Belgique, et le 8 janvier nous l’avons projeté devant les avocats. Dans une salle de 100 places il y avait 80 avocats membres de l’Alliance Internationale des Femmes Avocates. A l’issue de la projection, ces femmes-là ont décidé de soutenir ce projet afin que le plaidoyer que nous sommes entrain de mettre en place puisse aller au plus haut niveau. Il y a même la présidence de la république, à travers la Conseillère spéciale du Chef de l’Etat en matière de violences faites à la femme, Madame Chantal MULOP. Donc le dossier de cette femme nous le portons au plus haut.
Très prochainement nous allons organiser une table ronde à Bruxelles toujours pour le plaidoyer. Donc le congolais a très bien accueilli le film. Ils sont très contents.

Votre film a été projet hier soir, jeudi, à l’Alliance Franco-Camerounaise de Dschang. Avez-vous eu un retour du public présent dans la salle ?

Je suis très impressionné du retour. Parce que, après la projection, il y a des personnes qui sont venus me parler, notamment une dame qui m’a dit qu’elle a été très touchée par le film. C’était très chaud. Nous revenons d’un lycée bilingue [Lycée bilingue de Nzenmeh, ndlr] où le proviseur nous a félicités pour le film dont il a assisté à la projection la veille. Il y a le représentant du ministère des arts et de la culture qui, dans son allocution, est revenu sur le film. Donc je pense que ce film doit parler à tous les africains. Parce que le combat de MUILU n’est pas par rapport à un congolais, mais par rapport au colon belge. Tout Africain doit être conscient que pour défendre notre histoire on doit la porter à bras le corps. Sans quoi il sera difficile d’atteindre nos objectifs.

« Un jour le Blanc sera Noir, et le Noir sera Blanc » !

C’est la phrase magique, celle qui a déclenché la guerre entre Simon KIMBANGU et le colonisateur. Et là le Colon dit « ce monsieur veut nous chasser du Congo ! » C’est la phrase qui a ouvert les hostilités.

Expliquez-nous, comment les Blancs apportent leur église en Afrique, et les Africains s’approprient cette église au point d’entrer en contradiction avec les Blancs ?

C’est parce que le Blanc en apportant la religion en Afrique, le but n’était pas de convertir les Africains. Leur but était d’appauvrir les Africains. On vous demande de croire au Seigneur parce que le royaume de Dieu est réservé aux pauvres. Il y a un passage comme ça dans la bible : « heureux les pauvres car ils hériteront le royaume des cieux ». Et c’est ce verset biblique que le blanc utilise pour dire à l’Homme noir : « Ecoute ! Tout ce que tu as, tu dois me le donner. Si tu veux hériter du royaume de dieu, tu dois abandonner y renoncer ». Tout ce qui est richesse doit appartenir à l’Homme blanc.

Dans ce film l’Africain réussi quand même l’exploit de renier ses us et coutume au profit de l’église occidentale !

Oui vous avez tout à fait raison. Il y a des pratiques qui sont acceptables et d’autres qui ne le sont pas. Nous sommes dans un monde où il y des esprits positifs et des esprits négatifs. Lorsque Simon KIMBANGU a commencé son église, il a demandé aux gens d’arrêter avec les pratiques obscènes, les pratiques qui ne font pas honneur à Dieu. Lorsqu’on a arrêté Simon KIMBANGU, la population s’est retrouvée dans une situation de désolation. Simon KIMBANGU lorsqu’il a commencé sa mission, il guérissait les gens en leur imposant ses mains. Personne n’avait plus mal. Maintenant qu’il est en prison, les gens se demandent comment on va faire. Le sorcier reprend les choses en main pour gagner de l’argent et sauver des vies.
MUILU, son mari lui a donné l’onction de perpétuer sa mission qu’il a commencée. C’est à ce niveau qu’elle intervient pour dire à la population : « Non mais vous n’avez pas compris le message de mon mari. Pourquoi êtes-vous retournés si bas. Si vous continuez comme ça, vous mourrez tous ». Ce n’est pas tellement la contradiction. Il faut savoir que dans la tradition africaine, il y a le côté positif et le côté négatif qui est la sorcellerie.

En tant que réalisateur quelle place accordez-vous à Simon KIMBANGU dans l’histoire des grands mythes africains ?

Simon KIMBANGU, je dirais, que c’est un libérateur. Je prends l’exemple du Congo. Le Congo fait partie des géants de l’Afrique. La première fois qu’il y a eu affrontements entre le colonisateur belge et les Congolais, c’était le 4 janvier 1959. Et ça s’est passé à Léopoldville. C’était un mouvement lancé par les Bakongo, c’est-à-dire les gens qui sont originaires de la région de Simon KIMBANGU. Donc c’était des gens encadrés par MUILU. Cette femme a créé autour d’elle un groupe qu’on a appelé le Mouvement Kimbanguiste. Ce mouvement à son tour a créé le parti politique ABAKO (Alliance des Bakongo). Ce parti-là a décidé, ce jour-là, de tenir un meeting à la place publique. Le colon a dit : « Vous ne faites pas ça ». Ils ont dit : « Nous on va faire ça ». C’est la première fois que le Blanc a ramassé ses affaires pour se cacher. Certains ont même renié leur résidence. Et c’est après cet affrontement qu’il y a eu la Table ronde en Belgique, suivi de la décision de l’indépendance du Congo.

Après Dschang, quelle est la prochaine destination de « Mama MUILU la résistante » ?

Le 25 février le film sera projeté à Bruxelles. Nous voulons vraiment mettre en lumière cette femme. Du coup nous avons créé un spécial que nous avons baptisé « Le Prix Mama MUILU ». Et ce prix-là sera remis pour la première fois le 5 mars à Bruxelles. Pourquoi Bruxelles ? Parce que c’est le Belge qui a torturé MUILU. Et le Belge d’aujourd’hui n’est pas le belge d’hier. Le Belge d’aujourd’hui a dit que : « Je peux soutenir ce projet. » C’est pour dire que notre plaidoyer est soutenu par la Belgique.

Pourquoi ce prix Mama MUILU ?

Comme je l’ai dit, on projette le film le 25 février pour que les gens découvrent qui est MUILU.

On se serait attendu à voir le Prix KIMBANGU au lieu du prix MUILU !

MUILU c’est un prix de résistance. Ça reflète la résistance. Simon KIMBANGU c’est le grand esprit, c’est la révélation. C’est cet esprit-là qui a été transmis à MUILU. Depuis 1921 Simon KIMBANGU est en prison où il a succombé en 1951. MUILU était dehors, entrain de continuer de prêcher, de guérir les gens. Vous avez vu dans le film, elle est régulièrement tabassée. Nous avons fait la première partie du film, il aura une deuxième partie qui va monter beaucoup plus les actions menées par MUILU. On ne doit pas parler seulement de Simon KIMBANGU, mais on doit reconnaitre les efforts physiques fournis par cette femme.


Il va sans dire qu’à travers ce film vous parlez aux réalisateurs africains qui ne font pas beaucoup attention à l’histoire de nos pays.

Oui ! Nous parlons de l’histoire de l’Afrique et nous aimerions que les réalisateurs et les producteurs essayent de nous emboiter le pas. Parce que nos pays, nos villes, nos villages regorgent de beaucoup d’histoires susceptibles de nous permettre de nous découvrir et de mieux nous connaitre. Ces héros et ces héroïnes sont dans l’anonymat. Pourquoi ? Parce que nous qui avons un outil qui s’appelle cinéma, nous devons les sortir de cet anonymat. Si vous parlez à un enfant avec des théories mathématiques, il peut ne rien comprendre, mais si vous balancez une vidéo, automatiquement cet enfant-là comprend ce que vous voulez lui transmettre parce qu’il a l’impression de vivre un événement. C’est un devoir qui nous interpelle, nous qui sommes réalisateurs, producteurs, acteurs. Nous devons essayer de voir comment valoriser les mythes qui se sont passés dans nos villages.

Vous résidez en Belgique, mais vous êtes viscéralement attaché à votre Congo.

Je suis congolais. Je garde ma nationalité congolaise, mais je suis résident en Belgique, avec ma femme et mes enfants.

Votre Congo natal est un pays immensément vaste. Comment comptez-vous faire pour que ce film soit vu dans le Congo entier ? Il s’agit quand même d’un film le mérite.

Nous sommes en phase de préparation, et nous avons déjà réuni tout ce qui est matériel pour faire la tournée nationale. Mais il a des difficultés de se déplacer d’un coin à l’autre. Nous étions en pourparlers avec une grande société locale afin qu’elle puisse nous accompagner avec les moyens logistiques. Si nous avons la chance d’être accompagnés par un groupe qui peut apporter les finances pour nous permettre d’effectuer surtout les déplacements ça sera une très grande contribution. Nous y travaillons et nous espérons que ça va marcher.
Je peux vous dire que dès que j’arrive au Congo en mi-mars, ce que nous allons faire d’abord, c’est de projeter le film dans le village où il a été tourné. Les villageois ont tourné. Il y a des séquences où vous voyez un même tableau, mais on a des images de plusieurs villages. On a projeté dans le village où on a tourné le film, et ensuite on va le projeter dans les grandes villes d’abord. Et après le Congo nous verrons comment présenter le film aux autres pays d’Afrique. Je suis très touché par le témoignage du représentant du Ministère des arts et de la Culture. Il a dit avoir lu l’histoire de Simon KIMBANGU dans les livres. Mais que ce qu’il a vécu hier l’a ramené à la réalité de ce qu’il avait lu. Il a le sentiment qu’il a vécu la vie de cet homme-là. J’ai eu la même réaction à Bruxelles. Il y a un Blanc qui est venu me dire : « j’ai beaucoup lu sur Simon KIMBANGU. Mais là je sors de cette salle avec la conviction d’avoir vécu l’histoire de Simon KIMBANGU. ».
Donc j’espère que nous Africains allons réunir nos forces pour que ce film puisse atteindre le maximum de personnes.

Vous séjourné à Dschang depuis trois jours déjà. Qu’est-ce qui vous a le plus marqué ici ?

Ce qui m’a marqué à Dschang au Cameroun c’est l’accueil. Les gens sont très ouverts, très sympas, et ce que j’ai trouvé d’extraordinaire en termes culturel c’est les symboles. Quand je passe dans la rue, à un carrefour une vois un Monsieur assis sur une chaise et on me dit que c’est le symbole de la royauté. C’est une ville… Je ferai des efforts pour voir quelques autres villes camerounaises pour voir si elles ont le même aspect. Ici à Dschang je vis la culture et ça c’est fantastique.

Au niveau de la gastronomie, vous appréciez nos plats ?

J’ai mangé du poisson braisé, mais je reste sur ma faim. Parce que je n’aime pas trop le poisson importé. J’aurais bien souhaité qu’on me serve un poisson d’eau douce. Un poisson du village quoi. Je ne veux pas dire que c’est mal fait. Que non. Même le poulet que j’ai mangé hier était très bien fait. J’ai mangé les avocats hier et aujourd’hui, et j’en mangerai encore demain.

Votre film vient de recevoir le Komane Spécial du Jury. Un commentaire ?

Je dis grand merci au jury par rapport à notre prix que nous venons de recevoir. Mais je dirai que mes premiers remerciements vont à papa Simon KIMBANGU, un grand homme, un grand révolutionnaire. Parce que c’est grâce à ses révélations que Mama MUILU a existé. Mes remerciements à son petit-fils Monsieur Armand DIANGIENDA qui est aussi un grand artiste musicien. Il est le propriétaire de l’unique orchestre symphonique noir dans le monde. Un orchestre créé par les Noirs, tenus par les Noirs et qui n’est composé que de Noirs. C’est lui qui nous a permis, avec ses moyens, de réaliser ce film. Je dis un grand merci à ses frères parce que sans leur accord je ne pouvais pas réaliser le film. Nous remercions aussi le réalisateur Johny BALONGI. Il a été d’un engagement extraordinaire. J’ai fait des nuits blanches avec lui dans mon appartement à Kinshasa. Je remercie Joslin LUBELA. C’est lui le laboratoire de ce film. Tout est passé par lui : le tournage, le montage… C’est un garçon qui mérite tous nos remerciements. Je remercie le groupe théâtral Kimbanguiste qui nous a donnés les acteurs qui ont joué dans le film. L’actrice est à son premier film et tout le monde a aimé. Je pense que ce prix va lui apporter un coup de pousse à faire plus d’efforts pour nos projets encore dans le pipe. Merci à tous ceux qui, de près ou de loin ont contribué à la réalisation de notre film.

Le Festival Komane se tient en plein Coupe d’Afrique des Nations. Avez-vous eu le temps d’assister à la compétition ?

Je suis un amoureux de football aussi. Je dois dire que j’ai regardé la demi-finale que le Cameroun a malheureusement perdue face à l’Egypte. Mais je peux vous dire que notre prix va rester le plus grand souvenir de cette CAN. Parce que c’est ici que nous avons obtenu le tout premier prix de notre carrière cinématographique.

Quel est votre mot de fin ?

J’ai promis à mes frères que j’ai rencontrés ici que je reviendrai. Je reviendrai pour que nous puissions commencer un projet. Et cela fera en sorte que le Congo et le Cameroun puissent avoir un partenariat culturel sérieux. Mais avant cela nous préparons un festival au Congo. Il se tiendra du 17 au 20 août. Nous allons recevoir Komane, et éventuellement TONGA.

Merci pour votre disponibilité

Grand merci à vous

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Propos recueillis par Augustin Roger MOMOKANA